| Une demeure à l’image de Ravel
Désireux de s’établir à la campagne pour y trouver un calme bénéfique et propice à son travail, Maurice Ravel s’enquiert au début de 1921 d’une « bicoque à trente kilomètres au moins de Paris ». Il a alors quarante-six ans et après avoir longtemps résidé dans sa famille ou été l’hôte d’amis, il souhaite se fixer dans une demeure personnelle. Le havre de paix qu’il recherche doit cependant être assez proche de Paris pour ne pas le couper du foyer artistique qu’est la capitale ni des amis qui lui sont chers.
À quarante-cinq kilomètres de Paris, Montfort-l’Amaury est alors un bourg paisible qui vit au rythme de la campagne avoisinante mais que fréquentent déjà artistes et écrivains. La maison que Ravel y achète est une construction de 1907, à l’allure modeste et aux formes fantaisistes. Manuel Rosenthal, qui fut l’élève et l’ami de Ravel, la décrit comme « une sorte de petit pavillon, même pas une villa… De l’extérieur, elle se présente un peu comme une tranche de camembert mal taillée. » Mais Ravel est sensible au charme des lieux et singulièrement au panorama qu’il découvre depuis le premier étage de la maison et le balcon : les toits que domine l’église de Montfort, les prairies et au loin la forêt de Rambouillet. Il explique que devant cette vue « La pensée ne fuit pas, ne s’échappe pas. Elle s’évade mais revient comme si le paysage la renvoyait. » Ravel s’installe aussitôt dans sa maison, qu’il entreprend de modeler en harmonie avec sa personnalité. Son ami le poète Léon-Paul Fargue voyait dans le Belvédère « un jouet à surprise, pourvu d’un seul étage à l’avers et de trois étages au revers. Une petite maison qu’il avait meublée et compartimentée comme une cabine de bateau, comme un nécessaire à ouvrage et qu’il avait composée d’objets précieux et précis, semblables à ceux d’une trousse. »
Entre 1921 et 1927, Ravel réalise d’importants travaux, redistribuant les pièces, agrandissant la maison et la dotant d’un confort qui lui faisait défaut. De quatre pièces à l’origine, la maison remaniée passe à une dizaine de pièces, dont une salle à manger, un salon, un salon de musique avec son piano Érard demi-queue, une bibliothèque, un salon japonais. Si certaines de ces pièces sont fort exiguës, le soin apporté à leur décoration et à leur ameublement est manifeste. Quant au confort, il est amélioré par l’installation d’un chauffage central, l’aménagement d’une salle de bains moderne et la création d’un escalier intérieur, qui évite de passer par la terrasse pour se rendre du salon à la chambre. L’électricité arrive en 1925 et Ravel dispose à Montfort d’un poste de TSF, d’un phonographe, du téléphone et d’une machine à glace.
Dans le décor qu’il s’attache à créer, le compositeur exprime à la fois sa fantaisie et sa minutie. Il se montre attentif aux tissus, papiers et peintures, dessine des étagères pour le salon japonais et met lui-même la main à la décoration, peignant au pochoir une frise pour la salle à manger et des pilastres sur les murs de sa chambre ou encore ornant d’un motif inspiré de l’antique le dossier d’une chaise. Amateur de beau mobilier, capable de courir les antiquaires, il réunit ici des meubles d’époque : table Louis XVI et chaises Directoire dans la salle à manger, commode et secrétaire Louis XVI dans le salon, fauteuils Louis-Philippe dans sa chambre. Ces meubles côtoient harmonieusement des éléments de style Art déco, et une kyrielle d’objets originaux, qui témoignent de sa sensibilité au merveilleux et à l’humour. Ravel aime en effet étonner et amuser ses visiteurs avec ses collections. Son univers quotidien est peuplé de trouvailles insolites et de « bizarreries affectives » offertes par ses amis : menus objets en porcelaine, boîtes romantiques, animaux miniatures, chinoiseries, jeux d’adresse et casse-tête, automates...
« Et le jardin ! Ravel dépensa une fortune pour le « japoniser » aussi » écrit Hélène Jourdan-Morhange. Dans cet espace miniature qui s’étend en pente devant la maison et que le compositeur fait volontiers admirer, ses hôtes découvrent un sentier sinueux, des petits cailloux lisses et bien ordonnés, des arbres nains « dont la force concentrée lui semblait plus expressive que l’épanouissement des arbres normaux », des herbes rares, des plantes spécifiques, un bassin avec son jet d’eau. Grâce à une restauration récente, le jardin a retrouvé cette allure japonaise qu’il avait quelque peu perdue au fil des années et de la croissance des végétaux. De l’autre côté de la ruelle, Ravel dispose d’un jardin potager dont il est également fier.
| | Le piano du compositeur. (Photo R. César) |