Le "Belvédère" de Maurice Ravel à Montfort-l'Amaury

Au printemps 1921, cherchant la tranquillité d’un refuge campagnard pas trop éloigné de Paris, Maurice Ravel vient s’installer à Montfort-l’Amaury. La petite maison qu’il y acquiert tire de sa situation à flanc de coteau le nom de « Belvédère » et le séduit par la vue qu’elle offre sur Montfort et la nature environnante. Dans ce lieu qu’il aménage et décore minutieusement selon ses goûts, il va séjourner durant les seize dernières années de sa vie et composer des œuvres majeures, dont le célèbre Boléro. Depuis le départ du compositeur en 1937, rien n’a changé dans cette demeure où décor, mobilier et bibelots choisis par lui sont restés en place. Devenue un musée et ouverte aux visiteurs, la maison du Belvédère où s’est si bien exprimée la personnalité de Ravel reste empreinte de sa présence.

 


La maison côté jardin. (Photo J. Postel)

 

 

 
 
 


Maurice Ravel au balcon du Belvédère. (Photo B.N.)

 


Une demeure à l’image de Ravel

Désireux de s’établir à la campagne pour y trouver un calme bénéfique et propice à son travail, Maurice Ravel s’enquiert au début de 1921 d’une « bicoque à trente kilomètres au moins de Paris ». Il a alors quarante-six ans et après avoir longtemps résidé dans sa famille ou été l’hôte d’amis, il souhaite se fixer dans une demeure personnelle. Le havre de paix qu’il recherche doit cependant être assez proche de Paris pour ne pas le couper du foyer artistique qu’est la capitale ni des amis qui lui sont chers.

À quarante-cinq kilomètres de Paris, Montfort-l’Amaury est alors un bourg paisible qui vit au rythme de la campagne avoisinante mais que fréquentent déjà artistes et écrivains. La maison que Ravel y achète est une construction de 1907, à l’allure modeste et aux formes fantaisistes. Manuel Rosenthal, qui fut l’élève et l’ami de Ravel, la décrit comme « une sorte de petit pavillon, même pas une villa… De l’extérieur, elle se présente un peu comme une tranche de camembert mal taillée. » Mais Ravel est sensible au charme des lieux et singulièrement au panorama qu’il découvre depuis le premier étage de la maison et le balcon : les toits que domine l’église de Montfort, les prairies et au loin la forêt de Rambouillet. Il explique que devant cette vue « La pensée ne fuit pas, ne s’échappe pas. Elle s’évade mais revient comme si le paysage la renvoyait. » Ravel s’installe aussitôt dans sa maison, qu’il entreprend de modeler en harmonie avec sa personnalité. Son ami le poète Léon-Paul Fargue voyait dans le Belvédère « un jouet à surprise, pourvu d’un seul étage à l’avers et de trois étages au revers. Une petite maison qu’il avait meublée et compartimentée comme une cabine de bateau, comme un nécessaire à ouvrage et qu’il avait composée d’objets précieux et précis, semblables à ceux d’une trousse. »

Entre 1921 et 1927, Ravel réalise d’importants travaux, redistribuant les pièces, agrandissant la maison et la dotant d’un confort qui lui faisait défaut. De quatre pièces à l’origine, la maison remaniée passe à une dizaine de pièces, dont une salle à manger, un salon, un salon de musique avec son piano Érard demi-queue, une bibliothèque, un salon japonais. Si certaines de ces pièces sont fort exiguës, le soin apporté à leur décoration et à leur ameublement est manifeste. Quant au confort, il est amélioré par l’installation d’un chauffage central, l’aménagement d’une salle de bains moderne et la création d’un escalier intérieur, qui évite de passer par la terrasse pour se rendre du salon à la chambre. L’électricité arrive en 1925 et Ravel dispose à Montfort d’un poste de TSF, d’un phonographe, du téléphone et d’une machine à glace.

Dans le décor qu’il s’attache à créer, le compositeur exprime à la fois sa fantaisie et sa minutie. Il se montre attentif aux tissus, papiers et peintures, dessine des étagères pour le salon japonais et met lui-même la main à la décoration, peignant au pochoir une frise pour la salle à manger et des pilastres sur les murs de sa chambre ou encore ornant d’un motif inspiré de l’antique le dossier d’une chaise. Amateur de beau mobilier, capable de courir les antiquaires, il réunit ici des meubles d’époque : table Louis XVI et chaises Directoire dans la salle à manger, commode et secrétaire Louis XVI dans le salon, fauteuils Louis-Philippe dans sa chambre. Ces meubles côtoient harmonieusement des éléments de style Art déco, et une kyrielle d’objets originaux, qui témoignent de sa sensibilité au merveilleux et à l’humour. Ravel aime en effet étonner et amuser ses visiteurs avec ses collections. Son univers quotidien est peuplé de trouvailles insolites et de « bizarreries affectives » offertes par ses amis : menus objets en porcelaine, boîtes romantiques, animaux miniatures, chinoiseries, jeux d’adresse et casse-tête, automates...

« Et le jardin ! Ravel dépensa une fortune pour le « japoniser » aussi » écrit Hélène Jourdan-Morhange. Dans cet espace miniature qui s’étend en pente devant la maison et que le compositeur fait volontiers admirer, ses hôtes découvrent un sentier sinueux, des petits cailloux lisses et bien ordonnés, des arbres nains « dont la force concentrée lui semblait plus expressive que l’épanouissement des arbres normaux », des herbes rares, des plantes spécifiques, un bassin avec son jet d’eau. Grâce à une restauration récente, le jardin a retrouvé cette allure japonaise qu’il avait quelque peu perdue au fil des années et de la croissance des végétaux. De l’autre côté de la ruelle, Ravel dispose d’un jardin potager dont il est également fier.

 


Le piano du compositeur. (Photo R. César)

 

 


Dans le salon du Belvédère. (Photo R. César)

 

 


Un des objets insolites collectionnés par Ravel. (Photo J. Postel)

 

 

Devant la maison; un petit jardin japonisant.

 

 


La maison côté rue. (Photo J. Postel)

 


Une vie tournée vers la musique et l’amitié

Les années que Ravel passe à Montfort sont entrecoupées de multiples déplacements liés à la fois à ses succès musicaux et à un besoin personnel de fuir la solitude après l’avoir recherchée. Paris l’appelle très souvent, soit pour des concerts où il interprète lui-même ses œuvres au piano ou les dirige comme chef d’orchestre, soit pour assister à des concerts de ses œuvres ou à des répétitions et rencontrer des musiciens. Paris le retient aussi simplement pour des spectacles de théâtre ou de cinéma, des visites chez des amis, des soirées dans des cabarets. Ravel apprécie toujours les retours dans son pays basque natal où il est fêté, tandis que sa gloire grandissante le conduit de plus en plus souvent à l’étranger, avec de longues tournées triomphales aux États-Unis en 1928 et en Europe en 1931.

Lorsqu’il se trouve à Montfort, Ravel mène une vie simple, tournée vers un travail exigeant. Dans le cadre accueillant et familier du Belvédère, il peut se concentrer sur l’écriture musicale et c’est là qu’il compose la quasi totalité de ses œuvres à partir de 1921, notamment L’Enfant et les Sortilèges, fantaisie lyrique sur un poème de Colette, les Chansons madécasses, le Boléro et les deux concertos pour piano. Du Boléro, œuvre écrite pour la danseuse Ida Rubinstein et aujourd’hui l’une des pièces musicales les plus jouées au monde, Ravel disait « Ce qui me restait à faire était d’imaginer une partition sans musique, entendez qui ne me pose aucun problème musical puisque je n’avais pas le temps de composer de la musique. Restait à choisir une idée vraiment simplette que tout le monde pourrait siffloter à la sortie tellement elle serait ridiculement simple, et puis, là-dessus, faire un devoir d’orchestre. Je me suis donc dit que j’allais montrer ce qui se passe dans un orchestre, en partant du haut d’une partition, c’est-à-dire la flûte, et en descendant jusqu’à la contrebasse. Restait à montrer les mariages plus ou moins subtils qu’on peut envisager entre les divers pupitres (…) ».

Ravel habite seul le Belvédère, avec la compagnie de chats siamois et d’un chien appelé « Jazz » et avec l’aide d’une gouvernante qui vient veiller aux tâches domestiques. Des amis fidèles l’y entourent. La violoniste Hélène Jourdan-Morhange, qui habite aux Mesnuls, vient travailler avec lui la sonate pour violon et violoncelle qu’il lui a dédiée. Elle l’accompagne dans de longues promenades en forêt de Rambouillet, où Ravel peut parcourir des kilomètres pour voir un panorama ou retrouver une petite plante qu’il a remarquée. Sans être une source directe d’inspiration, la marche dans la nature l’aide à développer ses idées musicales. Manuel Rosenthal est d’abord l’élève du maître de Montfort-l’Amaury auquel il rend de nombreuses et studieuses visites avant de devenir un fils spirituel. Souvent, Ravel passe la soirée chez son ami Jacques de Zogheb, chez lequel il rencontre Colette, Paul Morand, Jacques de Lacretelle… Il aime aussi recevoir ses amis pour lesquels il organise déjeuners ou dîners, confectionne des cocktails, fait servir à table les fruits et légumes du jardin. Son frère Édouard, Roland Manuel, Marguerite Long, Robert et Gaby Casadesus, Arthur Honegger et bien d’autres sont ainsi accueillis au Belvédère. Le 10 juin 1928, un mémorable déjeuner sur la terrasse, dit plus tard « l’impromptu de Montfort », rassemble de nombreux amis qui lui remettent son portrait en buste sculpté par Léon Leyritz.

Les dernières années de Ravel sont assombries par une maladie cérébrale, qui le conduit à se réfugier de plus en plus dans la solitude à Montfort où ses dernières joies sont des promenades en forêt. Alors qu’il confiait peu auparavant « J’ai encore tant de musiques dans ma tête, je n’ai encore rien dit, j’ai tellement à dire. », Ravel meurt le 28 décembre 1937 après l’échec d’une opération de la dernière chance.

 


Le costume du chat pour L'Enfant et les Sortilèges . (Photo Opéra de Paris)

 

 


Costume du Paon. (Photo Opéra de Paris)

 

 


Costume de bergère pour la reprise de Daphnis et Chloé. (Photo Opéra de Paris)

 

 

Décor d'une chaise peint par Ravel. (Photo J. Postel)

 

 


La salle à manger. (Photo J. Postel)

 

Le Belvédère, resté inchangé après le départ du musicien, est aujourd’hui une maison-musée qui a reçu en 2003 le label « musée de France ». Elle a rouvert ses portes en septembre 2004 après une année de travaux de sauvegarde menés grâce aux efforts conjoints de la ville de Montfort-l’Amaury, de l’association « Maurice Ravel et Montfort-l’Amaury » et du ministère de la Culture, travaux qui ont notamment permis la réfection de l’électricité et la restauration d’éléments de décor et de mobilier. La maison accueille quelque 3 000 personnes chaque année, dont de nombreux étrangers, pour une visite qui s’effectue par petits groupes de sept personnes compte tenu de l’exiguïté des lieux.


MAISON MUSÉE

MAURICE RAVEL

LE BELVÉDÈRE

5, RUE MAURICE RAVEL

78490 MONTFORT-L’AMAURY

TÉL. : 01 34 86 00 89


Visites guidées sur rendez-vous le mercredi, jeudi et vendredi après-midi.
Visites guidées samedi et dimanche à 10 h, 11 h, 14 h 30, 15 h 30, 16 h 30, 17 h 30.
Tarif : 6,20 €. Tarif réduit : 3,10 €.





Les Journées Ravel

Chaque année depuis 1997, Montfort-l’Amaury accueille en octobre les Journées Ravel, qui honorent la mémoire du compositeur en faisant entendre sa musique sur les lieux mêmes qui l’inspirèrent. Concerts, rencontres musicales et conférences organisés dans plusieurs sites de la ville et des environs soulignent l’espace d’un week-end des aspects variés de l’œuvre de Ravel.
Renseignements au 01 34 86 96 10.

 


Le bureau du compsiteur. (Photo R. César)

 

 

 


Buste de Ravel par Louise Ochsé. (Photo R. César)

 

 

 


Le salon. (Photo R. César)

 

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